dimanche 21 juin 2015

Aux rateurs ou orateurs...Et Barbadou parle toujours...


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"Et Barbadou parle toujours. Que s'il  avait formé des résolutions, elles sont loin. L'éloquence est nourrie d'imprévu; elle se rit des programmes. L'esprit souffle où il veut et bien parler n'est point parler comme l'on pense. D'ailleurs Barbadou ne pense pas :  il parle. C'est périlleuse besogne." 

Je me suis souvent interrogé sur la sincérité des hommes politiques, notamment sur ces orateurs qui vous affirment tout et son contraire, dans le même quart d'heure, avec une force de conviction intacte! Georges Duhamel dans ses lettres au Patagon de 1926 nous livrait déjà la clef!

"Voici qu'un peu d'inattention se manifeste dans l'auditoire... Barbadou sent une petite sueur d'angoisse sourdre à ses tempes. Il a fait fausse route. Toutefois, rien n'est perdu; il est encore temps, pour l'habile nautonier, de rejeter la nef en pleine eau. Cette phrase qui partait au nord, un coup de barre énergique va la tourner de bout en bout et la renvoyer vers le sud. Cette affirmation longuement préparée va, par une adroite et soudaine combinaison des syllabes, s'épanouir en négation. C'est le miracle de la parole qu'elle soit à ce point indépendante de l'esprit. Une seule chose, maintenant, importe : le succès. Que Barbabou triomphe et la cause est sauvée, puisque Barbabou est d'abord l'homme de la cause ! Barbadou est aussi l'homme de tous les sacrifices : il saura sacrifier ses idées à son succès puisque, de son succès, dépend la grandeur de ses idées."

J'étais heurté par ces petits renoncements réguliers... mais j'avais négligé que la vigueur des flux de mots importait plus que leur nature profonde. Ce ne sont donc pas les mots qui pèsent mais la puissance de leur évocation qui peut bien charrier des idées contradictoires du moment que leur débit emporte tout sur son passage. On se souvient de la violence d'un Tsunami, pas de la nature saline précise de son eau.

Alors, je vais continuer à lire... à peser les mots... à tracer la continuité des idées et... à douter de la sincérité des beaux parleurs... mais maintenant, je leur en voudrais  un peu moins puisque c'est inhérent à leur éloquence...

AdA


samedi 30 mai 2015

Un pas de plus de l'autre côté du check-point n'est jamais un pas anodin.


Je vous avais emmené maladroitement sur mes chemins d'Asymétrie pendant que J-C Rufin rédigeait son dernier ouvrage et refaisait lui aussi son parcours !
Il y a toujours dans son écriture une profondeur humaine portée par une expérience réelle de celui qui a connu l'inconfort, l'incertitude, la volatilité des situations, la confrontation des idées aux réalités du monde ... Il n'y a pas ici de jugements simplistes ou de postures humanistes de salon. Il y a l'humilité de celui qui a marché sur quelques braises de notre monde.
Dans cet ouvrage, des hommes cheminent de check-point en check-point comme autant d'étapes qui sont aussi celles des évolutions intérieures inachevées et paradoxales des personnages, entre cynisme, générosité et combativité...

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L'angle d'approche par le check-point illustre une réalité des pays déstructurés. Ici, on parlera de point de contrôle, là de garde-frontière, de garde-barrière, plus loin de coupeur de route, de milicien et de bandit de grand chemin. Ils sont une barrière à notre progression libre mais ils pèsent surtout à chaque fois de leur dramatique humanité. J'y ai vu des enfants armés de bazooka, des vieillards portant des fusils de la seconde guerre mondiale, j'ai vu des yeux injectés d'alcools forts ou de drogue, j'y ai vu des colères, des pleurs, des gestes tendres... J'ai vu des hommes forts et des hommes faibles, des brutes et des tendres. J'y ai souvent guetté un semblant d'ordre gage de sécurité. J'y ai appris l'attente irrationnelle, illogique, contradictoire imposée par celui que l'on venait pourtant sauver. J'y ai croisé des hommes qui n'avaient plus grand chose à vivre.
Et pourtant, il m'en reste la vigueur de rencontres mémorables, d'un point de contrôle incertain devenu finalement l'un des rares points d'échange où les hommes se crispent puis se livrent. Des instants qui font que l'on cesse d'être justement "de passage" paradoxalement pour se connecter aux autres, interférer un peu sur leur vie. En repartant, on se demandait ce qu'eux garderaient de ces quelques mots, certaines fois de ces sourires partagés, d'autres fois de ce bras de fer éreintant voire brutal. 
Un pas de plus de l'autre côté du check-point n'est jamais un pas anodin.

AdA

samedi 14 février 2015

Sur des chemins d'Asymétrie


C'est la guerre qui m'a entraîné sur mes premiers chemins d'Asymétrie. Pas très loin d'ici. En Bosnie. Au cœur d'une déchirure balkanique si proche de nous. Déchirure en Europe, déchirure entre voisins.

Jusque-là, je roulais à pleine vitesse sur des autoroutes de certitudes. La logique et la symétrie semblaient couvrir le monde. Elles régnaient sur ma vie.

Ce n'est pas la brutalité même du conflit qui m'a frappée. La guerre est toujours horrible... sauf pour ceux qui ne la font pas et la dicte parfois. Je le savais, je l'avais lu, Erasme l'avait annoncé : dulce bellum inexpertis...

Le torrent de violence sauvage s'entretenait dans le lit de la vengeance. Et nous nous efforcions de nous interposer, de placer un coin dans l'engrenage de la haine, armé d'un casque d'un  bleu plein d'espérance. Non, ce qui frappait, ce n'était même pas cette brutalité, c'était l’illisibilité de la situation à nos esprits cartésiens, c'était l'imprévisibilité des réactions, l’irrationalité dans la décision des acteurs, la domination du ressenti sur la raison.
La mort, la  douleur, le froid, la faim, les corps meurtris, les amitiés trahies guident bien plus la masse des hommes en guerre que la quête du seul intérêt immédiat.


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Quelques mois auparavant, le monde était symétrique. Un mur traçait un axe de symétrie idéologique. Des armées entraînées, connues, commandées, déroulaient leurs exercices avec précision, dans l'ordre et la rigueur... Une génération était construite sur un repère bi-polaire. Le chaos balkanique est venu annoncer une nouvelle donne.

La déchirure d'un monde normé venait de nous ramener à la nature profonde de l'homme où la quête d'identité, de culture, de sens et de foi dépassait les seules préoccupations idéologiques et mercantiles... Le monde quittait les autoroutes balisées pour les chemins de traverse.

AdA

lundi 29 décembre 2014

Un long timbre de voix sur une carte vocale...


Il ouvre la crypte sonore avec une clef de sol et se hisse déjà vers les tubes de la messe basse. 


Grave, il colle un long timbre de voix sur une carte vocale et en mesure la portée. Dans un souffle enveloppé, il poste ensuite un paquet de notes blanches dont il suit le parcours, dans le tri des tuyaux… En quête d’accord parfait, il les conduit enfin avec une bonne adresse, puis s’écarte de quelques croches dans une fugue adaptée. Il s’affranchit ainsi de toute partition recommandée pour livrer une version décachetée. Il se lève enfin, rédige sa note, la soupèse puis la module d’un bémol… plein d’indulgence. Respectant les consonnes à la lettre, il s’avance encore d’une octave et la glisse sous la statue de St Fugace

Le facteur d’orgue a fini sa tournée, musicale par essence, ecclésiale par sens.  

AdA

dimanche 23 novembre 2014

Automne en France

La France a peur de son avenir. Elle fait le dos rond dans l'attente d'un inévitable hiver. Elle ne parvient plus à percevoir la renaissance printanière qui lui succédera... 

Automne malade et adoré
Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé dans les vergers




Elle attend la tornade qui viendra détruire ses trésors, ses roses puis refroidir ses arbres de vie. 

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n'ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

La France cultive son automne comme une lente agonie qu'elle savoure avec mélancolie ; la fin des saveurs, le souvenir d'un été et les larmes d'un bonheur qui s'efface...

Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu'on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent 
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu'on foule
Un train
Qui roule
La vie
S'écoule
Guillaume Apollinaire, Alcools


AdA




dimanche 19 octobre 2014

La poésie est une arme chargée de futur

Pour être plus authentique, j'aurais dû noter : la poesia es un arma cargada de futuro... car il s'agit bien là d'une poésie de Gabriel Celaya chantée par Paco Ibanez !
On n'est pas ici, dans la poésie de divertissement, de détente... on est dans la poésie de combat !

Cette fois, la poésie  est survie :
On dit les poèmes
qui élargissent les poumons de tous ceux qui,
asphyxiés,
demandent à être, demandent du rythme,
demandent des lois pour ce qu'ils éprouvent d'excessif.

Poésie pour le pauvre, poésie nécessaire
comme le pain de chaque jour,
comme l'air que nous exigeons treize fois par minute, pour être  et tant que nous sommes donner un oui qui nous glorifie.


Elle est témoignage, elle est rébellion :
Parce que nous vivons par à-coups, parce que c'est à peine s'ils nous laissent
dire que nous sommes ceux que nous sommes,
nos chants ne peuvent être, sans péché, un ornement.
Nous touchons le fond.
Elle n'est pas simple évasion : 
Je maudis la poésie conçue comme un luxe
culturel par ceux qui sont neutres
ceux qui, en se lavant les mains, se désintéressent et s'évadent.
Je maudis la poésie de celui qui ne prend pas parti jusqu'à la souillure.

Elle est une arme :
Telle est ma poésie : poésie-outil
à la fois battement du coeur de l'unanime et aveugle. 
Telle est, arme chargée de futur expansif
avec laquelle je vise ta poitrine.

De quoi méditer !

AdA

jeudi 9 octobre 2014

Il fallait ramer soigneusement, pour ne pas déranger les nénuphars.

Si vous avez l'impression de ramer... savourez le paysage !



Un train de banlieue en fin de journée... 
Une grande lassitude et quelques doutes,
Des dossiers dans la tête qui ne veulent pas s'effacer,
Des visages absorbés et tristes,
Toujours cette vague sensation de ramer au quotidien...
Mais un livre, une page et quelques lignes pour retrouver d'autres rameurs...

"Nous nous mîmes aux rames; Lila se prélassait langoureusement sur des coussins. Il y avait juste ce qu'il fallait de gouttes de pluie pour nous témoigner de la bienveillance du ciel qui nous épargnait l'averse. Les nuages avaient cette lourdeur qui aurait gagné à quelque galop, mais le vent ne se pressait guère. Les oiseaux d'avant pluie prenaient paresseusement leurs aises. On entendit très loin un train qui sifflait, mais sans trop de nostalgie, car ce n'était que le Paris-Deauville et il n'évoquait pas de grands voyages. Il fallait ramer soigneusement, pour ne pas déranger les nénuphars. L'eau sentait bon la fraîcheur et la vase, et les insectes tombaient là où il fallait, pour faire courir quelques rides. ce n'était pas la saison de mes amies les libellules. Un gros bourdon tout bête venait parfois faire le clown. Lila, dans sa robe blanche, étendue  parmi ses rameurs, chantonnait une complainte polonaise, le regard tourné vers le ciel, lequel avait bien de la veine. J'étais le plus fort des rameurs mais elle ne s'en souciait guère, et d'ailleurs j'étais soumis au rythme des autres. Il fallait éviter les branches si soignées, car elles y eussent laissé quelques fleurs. Il y avait, bien sûr, un petit pont admirablement tracé et couvert de lampères blanches, tout spécialement venues d'Asie. Mais c'était la seule trace avouée de préméditation, car tout le reste des massifs floraux avait été soigneusement étudié pour avoir l'air sauvage." (Romain Gary, "les cerfs-volants").

Demain, dans mon train sans nostalgie qui ne va même pas à Deauville, je repartirai pour ramer. Mais cette fois, soigneusement; je chercherai à préserver les nénuphars, les branches et les fleurs. Je chercherai les oiseaux d'avant pluie, les insectes et les rides. Je trouverai même des libellules et le gros bourdon. Puis, tel un massif floral, soigneusement, je reprendrai mon air sauvage...

AdA